Maitrise de Saint-Christophe de Javel, Paris - Presse - Symphonie des Mille



La Symphonie des Mille à Bercy en mars 2008



    Avouons-le : on allait un peu à reculons à cette Symphonie n° 8 de Mahler, dite "des Mille" (en raison de l'énormité de ses effectifs : huit solistes vocaux, chœur d'enfants, deux chœurs, énorme orchestre), échaudé par de précédentes expériences musicales entendues dans la même vastitude du Palais omnisports de Paris Bercy. On se souvient d'une Messe des morts, de Berlioz, en 1996, qui était plutôt une kermesse des morts, et récemment, d'une Carmen, de Bizet désastreuse (Le Monde du 6 décembre 2007).

    Le problème de Bercy est que nulle musique ne peut parvenir au dernier gradin sans amplification. Et en matière d'amplification, à Bercy, il y a "à boire, à manger et à rendre" comme disait, en sortant de certains spectacles, Gabriel Dussurget, le fondateur du festival d'Aix-en-Provence. Du parterre, la mise en scène sonore semblait soignée, à l'exception de certaines interventions solistes parfois mal dosées. Il fallait juste s'habituer au halo artificiel et à la concomitance du son naturel émis par les musiciens et de son "double" amplifié (Pierre Boulez devrait écrire un pièce pour Bercy). Dès lors, le plaisir musical pouvait naître.

    Ce n'était sûrement pas l'exécution idéale de la gigantesque (mais souvent intime) Huitième Symphonie. Mais en connaît-t-on d'ailleurs beaucoup ? L'oeuvre ne peut être donnée dans la plupart des salles de concert et c'est le plus souvent dans de grandes églises qu'on l'entend - et pas toujours dans des acoustiques faciles. D'ailleurs, sa création avait eu lieu, en 1910, dans une grande salle de verre et d'acier de l'Exposition internationale de Munich.

    Christoph Eschenbach a réussi son pari : il a fait sans compromission (et en dirigeant avec retenue) son travail de vulgarisateur en direction du grand public, qui ne va pas forcément aux concerts de l'Orchestre de Paris, Salle Pleyel ; il a fait réunir des chœurs d'enfants dans un souci pédagogique et les a associés à deux chœurs européens et au chœur de l'Orchestre de Paris : le son, l'homogénéité et la justesse étaient mieux que satisfaisantes.

    Découvrir la Huitième de Mahler dans ces conditions n'était sûrement pas, pour les novices, un futur mauvais souvenir de "première fois".

    Symphonie n° 8, de Gustav Mahler, par Twyla Robinson, Erin Wall, Marisol Montalvo, Nora Gubisch, Annette Jahns, Nikolai Schukoff, Franco Pomponi, chœur de l'Orchestre de Paris, Wiener Singverein, London Symphony Chorus, Maîtrise de Radio France, chœurs d'enfants, Orchestre de Paris, Christoph Eschenbach (direction), Palais omnisports de Paris Bercy, le 6 mars.


Renaud Machart


    Ce concert événement l'était à plus d'un titre. Il célèbre le quarantième anniversaire de la formation parisienne, concrétise une ambition européenne et met en évidence le développement d'actions pédagogiques menées auprès des enfants et des jeunes musiciens formés par l'Académie de l'Orchestre de Paris.

    En effet, en dehors de la Maîtrise de Radio France, quatre chœurs d'enfants ont été réunis pour travailler la 8e symphonie de Mahler depuis le début de l'année scolaire. Les chœurs d'adultes rassemblent celui de l'Orchestre de Paris, le Wiener Singverein ainsi que le London Symphony Chorus : une idée de l'Europe musicale avec un regret, que ce concert n'ait pu être également programmé dans d'autres capitales.

    Le protectionnisme culturel est encore grand dans le milieu des organisateurs de concerts. Au total, huit cents interprètes, presque autant que lors de la création de l'ouvre, le 12 septembre 1910 à Munich. On sait que son titre, « des Mille », n'est pas dû à Mahler, mais a été trouvé par l'impresario qui organisa la première exécution et souhaitait dans un but publicitaire évoquer les effectifs considérables que nécessite la partition.

    Difficile aujourd'hui de loger tant de monde sur une scène parisienne. C'est pourquoi Georges-François Hirsch, directeur administratif de l'orchestre, avait choisi Bercy, salle qui convient mieux aux concerts de rock et de variété qu'à la subtilité de la musique classique. Et l'acoustique n'est pas celle à laquelle nous a habitués le nouveau Pleyel. D'autant que pendant la première partie, la soufflerie de la climatisation trouble légèrement nos oreilles.

    La sonorisation en revanche semble parfaitement au point. Elle différencie les masses orchestrales et vocales, on entend le son et le chant d'où ils proviennent réellement. C'est l'une des premières heureuses surprises de la soirée, la seconde étant la parfaite homogénéité de l'ensemble. Ce n'est pas si facile quand les interprètes sont issus de tant d'horizons différents.

    L'enchaînement des deux textes, le Veni creator en latin et la scène finale du Second Faust de Goethe en allemand, avec de nombreux points communs, répond à la volonté de Mahler de célébrer un hymne à la joie, à l'esprit, à la transcendance d'un monde où l'essentiel dépasse les apparences. La joie transparaît dans les masses chorales de cette symphonie écrite à part égale pour solistes, chœurs et orchestre.

    Accueil triomphal pour Christoph Eschenbach qui, en chef d'armée ferme et avisé, mène admirablement et sans effet ses troupes, tout en finesse et en souplesse. Cela déconcerte d'ailleurs une partie du public, peu habitué, qui s'attendait surtout à du spectaculaire.

    Une certaine déception provient en revanche de la conception plastique d'Ange Leccia qui, sur trois immenses écrans, fait défiler des suites de cumulonimbus, de jets d'eau et autres vagues d'une banalité qui n'est pas à la hauteur du talent habituel de cet artiste. Néanmoins, une belle image marque la soirée, celle de la soprano Marisol Montalvo qui, de blanc vêtue, en Mater Gloriosa, entonne « élève-toi vers les sphères suprêmes ! » On y est, dans le silence impressionnant d'une foule de spectateurs retenant leur souffle.


Pari gagné

    L'enjeu était de taille, le défi à quitte ou double. La 8e symphonie de Mahler dans le Palais Omnisports de Bercy, pour un public sans doute majoritairement étranger aux grandes salles de concert classique ? Si l'on pouvait légitimement s'interroger, voire s'inquiéter quant à la qualité finale d'une indispensable sonorisation, il faut saluer cette initiative de « vulgarisation » au meilleur sens du terme, rendant accessible au plus grand nombre un véritable chef-d'ouvre du répertoire musical servi avec les plus hautes exigences qualitatives.

    Aussi éloigné des représentations pharaoniques d'opéra à degré zéro de mise en scène comme de chant, que de certains cross-over minables ne rendant justice à aucun des genres mélangés, ce projet s'avère d'une incomparable intelligence dans l'exigence, sans jamais trahir ni la lettre ni l'esprit de l'ouvre présentée. D'aucuns crieront sans doute à l'élitisme, quand nous préférons applaudir l'audace de ce choix peu vendeur, sans doute à l'origine de l'annulation d'une des deux soirées prévues initialement, mais ne cédant jamais aux habituelles sirènes de la facilité.

    Car l'Orchestre de Paris, les chœurs du Singverein de Vienne ou du London Symphony, la baguette de Christoph Eschenbach ne sont certainement pas des seconds choix. Le chef allemand propulse d'un trait dans la lumière le Veni creator, avec une précision, une densité dans la polyphonie, une absence d'emphase qui vont droit à l'essentiel et clarifient au maximum la structure, portée par une énergie vitale du plus beau rayonnement.

    De même, malgré certaines langueurs à partir du Höchste Herrscherin der Welt de Doctor Marianus, malgré aussi certaines suspensions ou points d'orgue appuyés, le chemin de l'interrogation vers la lumière de la scène des Anachorètes est admirablement traduit, et Eschenbach délivre une section terminale de toute beauté, dans une envolée cosmique à donner le frisson.

    Si l'Orchestre de Paris a conquis au fil des ans une patte mahlérienne dont ne peut se prévaloir aucune autre formation française, avec des cuivres rayonnants et des bois de la plus belle ouvrage - la flûte sublime de Vicens Prats -, les forces chorales en présence ne déméritent à aucun moment.

    Les chœurs d'enfants, qu'on aurait souhaités un rien plus présents, sont d'une remarquable fiabilité et d'une couleur toujours séduisante, les chœurs d'adultes admirables en tous points : très en place, engagés, toniques mais aussi nuancés, et, miracle en live, parfaitement justes dans le Zieht uns hinan si périlleux des sopranos.

    Seulement moyens comme neuf fois sur dix en concert dans cette ouvre monument, les solistes font leur possible pour masquer les terribles tensions de l'écriture vocale mahlérienne. Si les voix féminines - Twyla Robinson et Erin Wall au premier chef - s'en sortent honorablement, Nikolaï Schukoff affiche un ténor poussé et ingrat, le jeune Denis Sedov l'émission ruinée d'un octogénaire.

    Reste la sonorisation, peu flatteuse pour la couleur des violons mais plutôt habile dans les équilibres quoique ayant tendance à sous nuancer la partition, dont on aurait aimé sentir les impressionnants tutti remplir davantage l'espace, et la pauvreté des images données à voir sur trois écrans, qu'on eût tellement mieux employés à diffuser en direct la prestation des musiciens.

    Quelques imperfections au cour d'une soirée de démocratisation parmi les plus réussies qui se puissent imaginer.


Yannick Millon


    Les tentations ne manquaient pourtant pas en ce jeudi: l'hommage à Guy Erismann à Radio France, la Passion selon saint Matthieu à Notre-Dame, Kurt Weill à la Cité de la musique, Lugansky et Gatti aux Champs-Elysées, Carmignola à Gaveau... Et ce n'est jamais sans appréhension que l'on se rend à ces grand-messes classiques périodiquement organisées au Palais omnisports de Bercy, tant les vastes volumes y sont problématiques, même pour des musiques (réputées) pharaoniques - Aïda (voir ici) en fut, dès 1984, l'exemple type.

    Mais même si, pour s'en tenir au registre du Livre des records, c'est sa Troisième symphonie qui est la plus longue, comment résister à la fascinante et démesurée Huitième (1906) de Mahler? Difficile de manquer un telle rareté, tenant naturellement aux difficultés acoustiques et matérielles que suscitent ses «mille» exécutants - sans doute ici environ 650 - et qui font même reculer les producteurs de disques, encore qu'avec un effectif plus raisonnable, d'autres salles de la capitale auraient sans doute pu accueillir le spectacle dans de meilleures conditions non seulement acoustiques mais aussi visuelles.

    Etait-il pour autant possible d'en faire un événement populaire, comparable à ces Carmen, Nabucco et autres Turandot qui ont hanté les lieux? La réponse est mitigée: deux soirées étaient certes prévues à l'origine, mais alors même que les vacances scolaires n'étaient pas encore terminées, l'unique représentation a réuni une affluence que l'on pourra juger satisfaisante s'agissant d'une ouvre de bien moindre notoriété que ces grands opéras et compte tenu aussi du prix des places (jusqu'à 107 euros): environ 8 000 personnes, c'est déjà plus de quatre fois la capacité de la Salle Pleyel - et il faut du temps pour les placer, les musiciens ne rejoignant le plateau, après un long parcours parmi le spectateurs, qu'avec près d'une demi-heure de retard.

    L'un des arguments promotionnels consistait dans la «création scénographique» d'Ange Leccia et la «mise en espace» de Stéphane Fiévet. Le premier, qui, après sa collaboration récente avec Merce Cunningham, dit désormais «penser autrement le traitement de l'espace et du temps», affichait un volontarisme à toute épreuve: «nous allons joindre une ouvre du répertoire et un geste artistique contemporain. Ca peut, ça doit fusionner, je vais chercher des correspondances, des échos avec des visions d'aujourd'hui». Le second considère quant à lui que «Bercy propos une autre approche sensorielle du concert».

    Le résultat se révèle hélas d'une accablante banalité: les images projetées sur trois immenses toiles blanches, de part et d'autre de la scène et au-dessus des choristes, n'ont guère plus d'intérêt que les ondulations colorées que propose le lecteur Windows media. Un dispositif maintenu sans désemparer durant tout le concert, hormis, à la fin de la seconde partie, pour retransmettre en gros plan la brève apparition de Marisol Montalvo en Mater gloriosa immaculée, au sommet des marches, côté cour. Un surtitrage traditionnel aurait finalement été plus utile, d'autant que l'éclairage n'était généralement pas suffisant pour permettre la lecture des textes chantés, reproduits et traduits dans le programme.

    Mauvaise surprise pour l'oil, mais bonne surprise, en revanche, pour l'oreille. Ouf! Si la confusion règne dans la polyphonie complexe de la première partie, où il ne faut pas songer un instant comprendre les paroles, la sonorisation, due notamment à l'excellent Philippe Pélissier, n'en est pas moins remarquablement dosée, au point que la relative faiblesse des effets de masse se fait parfois regretter. La spatialisation intrigue parfois, avec un équilibrage imparfait des différents blocs sonores, une réverbération se fait jour ça et là, certains détails semblent artificiellement mis en valeur, mais au moins perçoit-on clairement tous les instruments, y compris les harpes, le célesta et même la mandoline.

    Tant mieux! Car si cette Huitième suscite le même a priori qu'Aida, le fortissimo y est en réalité tout aussi parcimonieusement employé - quitte à décevoir une partie du public - à l'image de ce groupe additionnel de trompettes et trombones, placé dans les hauteurs sur la droite du chef, qui n'intervient que dans les toutes dernières mesures des deux parties. On sait d'ailleurs que Mahler n'approuvait pas le surnom de « Symphonie des mille », inventé à des fins publicitaires par l'impresario Emil Guttmann.

    Déjà à Bercy mai 2004 pour Les Contes d'Hoffmann mis en scène par Jérôme Savary (voir ici), l'Orchestre de Paris se montre sous un jour tout à fait favorable. Christoph Eschenbach mène l'ensemble à bon port, et ce n'est pas une mince affaire que d'assurer la mise en place d'un tel ensemble. Les forces vocales réunies pour cette seule occasion impressionnent évidemment par leur nombre mais aussi par leur qualité: trois chœurs, celui de l'Orchestre de Paris, bien sûr, mais aussi - excusez du peu - le Wiener Singverein et le Chœur de l'Orchestre symphonique de Londres, ainsi que sept chœurs d'enfants, à commencer par la Maîtrise de Radio France. Les solistes s'adaptent inégalement à ces conditions inhabituelles: certains, comme s'ils avaient oublié la présence des micros, s'époumonent et abusent du vibrato, en particulier du côté des hommes; d'autres tirent leur épingle du jeu, comme Erin Wall, Annette Jahns et Twyla Robinson, remplaçant Marina Mescheriakova, souffrante.

    Ce rendez-vous aussi redouté qu'attendu n'aura donc pas démérité au regard du commentaire du critique suisse William Ritter à l'issue de la création munichoise en 1910: «une immense composition décorative exécutée par une foule et proposée aux foules».


Simon Corley


ResMusica.com    Tous les risques étaient réunis : chœur composite, de nombreux renforts dans l'orchestre, lieu inadapté à la musique, sonorisation, jusqu'à l'inévitable remplacement au pied levé d'une soliste. Et pourtant tout a été réussi. Ne sont à déplorer que de légers décalages, inévitables dans un tel endroit. Saluons donc Christoph Eschenbach d'avoir mené à bon port pendant près d'une heure et quart les quelques centaines d'exécutants de la Symphonie n°8 de Mahler.

    Le pari était fou : remplir l'immense vaisseau de béton du POPB avec une ouvre qui ne fait pas vraiment partie de la culture populaire de masse. Ce sont tout de même 8000 spectateurs qui se sont déplacés jusqu'à Bercy. La production s'est voulue encore plus évènementielle en invitant Ange Leccia à imaginer des images projetées sur trois écrans géants. Peine perdue, un simple surtitrage du texte chanté ou des plans filmés des musiciens auraient été bien plus judicieux que ces images de nuages ou de ressac quand ce n'est pas tout simplement la trace laissée par un ferry dans la mer, probable souvenir du dernier voyage du créateur dans son île natale. Si le visuel pour un concert doit être important, c'est l'oreille en premier lieu qu'il faut satisfaire. Un tel lieu implique une sonorisation, certes honnête, quoique erratique en début de concert (orgue omniprésent), mais qui plaquait absolument tous les plans sonores au même niveau en raison de haut-parleurs disposés en ligne en face du public. Une spatialisation du son aurait été la bienvenue. La présence d'un expert en la personne de Philippe Pélissier a permis toutefois de faire entendre plus d'un détail de la partition, dont les solos de violon, d'alto, de harpe et de mandoline, souvent noyés dans la masse.

    D'autant plus que musicalement ce genre d'aventure peut facilement virer au naufrage. Mais fluctuat nec mergitur, Christoph Eschenbach reste fidèle à la devise de Paris : malgré d'inévitables décalages, le concert s'est révélé être d'un très bon niveau musical. Chœurs (adultes comme enfants) homogènes, une section de cuivres chauffée à blanc, un pupitre de cordes où abondent les supplémentaires réglé au millimètre près, un très beau plateau de solistes - ténor excepté - duquel se dégage particulièrement Nora Gubisch et Denis Sedov, tout était réuni pour que cette soirée exceptionnelle devienne une soirée d'anthologie. Et visiblement le chef d'orchestre possède cette symphonie dans ses moindres recoins : les moments paroxystiques sont maîtrisés, certes forte mais jamais tonitruants, les déchaînements orchestraux ne virent jamais au brouillon, les moments de recueillement sont bien rendus malgré le vaste espace sonore à remplir - dont l'entrée presque magique de la Mater Gloriosa en fin d'ouvre, avec l'accompagnement ténu de bois, harpe, célesta, piano et violoncelle solo.

    Une diffusion sur Arte est prévue courant 2008. Vivement l'inauguration d'une salle de concerts capable de contenir de tels effectifs. Une devrait voir le jour en 2012.


Maxime Kaprielian





Conception et réalisation : Alexandre Lefaure

Plaquette






Photos des chœurs




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